Au Seatrade Cruise Global, les conversations autour de la croissance et des infrastructures dominent souvent les discussions sur le développement des croisières. Pourtant, lors de la session « Connecter la culture locale à la croisière : ce qui rend une destination unique », tenue le 13 avril au Sunset Vista Salon, l’attention s’est portée sur une question plus fondamentale : qu’est-ce qui différencie réellement une destination d’une autre dans un marché mondial de la croisière de plus en plus standardisé ?
À travers une série d’exemples concrets, les intervenants ont souligné comment les destinations dépassent désormais la simple question d’échelle et de spectacle pour mettre l’accent sur l’authenticité, l’intégration communautaire et un sentiment d’appartenance plus marqué. Leurs échanges suggèrent que la distinction ne se définit plus par ce que les destinations offrent, mais par la profondeur du lien qu’elles parviennent à établir entre les passagers, la culture locale et les communautés.
D’arrêts interchangeables à des lieux porteurs de sens
Les itinéraires de croisière ont traditionnellement été construits autour d’une succession de ports, souvent vécus de manière similaire quelle que soit la géographie. Comme l’a noté le modérateur, de nombreux voyageurs sont habitués à des excursions standardisées et des visites structurées qui peuvent sembler interchangeables d’une destination à l’autre.
Cependant, les discussions suggèrent que ce modèle évolue progressivement. Plutôt que d’offrir simplement un accès à des lieux, on attend de plus en plus des destinations qu’elles proposent des expériences reflétant leur identité, leur culture et leur vie quotidienne.
Ce changement semble étroitement lié à l’évolution plus large des attentes des voyageurs, pour qui l’authenticité et la connexion gagnent en importance face à la commodité et au divertissement.
L’authenticité comme stratégie produit
L’une des illustrations les plus claires de cette évolution vient de Gerry Larsson-Fedde, directeur des opérations chez Hurtigruten, qui a décrit comment l’entreprise intègre la culture locale directement au cœur de son produit.
Opérant le long de la côte norvégienne, Hurtigruten incorpore des produits alimentaires locaux, des traditions culinaires régionales et des influences autochtones samies à l’expérience à bord. Environ 80 % des produits alimentaires proviennent de fournisseurs locaux, avec des menus s’adaptant aux régions visitées tout au long du voyage.
Comme l’a expliqué Gerry Larsson-Fedde, « nos menus reflètent l’endroit où se trouve le navire… à mesure que vous remontez la côte, les plats changent selon la région. »
Au-delà de la nourriture, l’entreprise a développé des initiatives telles que son concept de « village ouvert », où les navires visitent de petites communautés et contribuent financièrement aux économies locales, reversant environ 25 $ par passager aux communautés d’accueil.
Ces approches suggèrent que l’authenticité n’est plus traitée comme une simple couche marketing, mais comme une stratégie opérationnelle et commerciale ancrée dans toute la chaîne de valeur.
Les communautés au centre de l’identité des destinations
Le rôle des communautés locales est apparu comme un autre thème central de la discussion.
Laura Cimaglia, vice-présidente de MedCruise, a souligné que le développement à long terme des destinations dépend de plus en plus de ce qu’elle a décrit comme une « licence sociale d’exploitation ». Ce concept reflète la nécessité pour les destinations de s’assurer que les parties prenantes locales — y compris les résidents, les entreprises et les institutions — sont activement impliquées et soutiennent l’activité de croisière.
Son travail avec MedCruise met en avant les efforts pour structurer cet engagement, de l’identification des meilleures pratiques à la facilitation du dialogue entre les ports, les villes et les compagnies de croisière. Ces initiatives abordent également des défis pratiques tels que la gestion des flux de visiteurs, la coordination des parties prenantes et l’alignement des attentes entre acteurs publics et privés.
Cette perspective suggère que la distinction ne concerne pas seulement l’expérience offerte aux visiteurs, mais aussi la manière dont les destinations gèrent leur relation avec les communautés qui les accueillent.
Prolonger l’expérience au-delà de la visite d’une journée
Bien que l’authenticité et l’engagement communautaire soient essentiels, les discussions ont également mis en lumière l’importance du temps et de l’immersion dans la création d’expériences distinctives.
Simon Blacoe, vice-président des opérations hôtelières chez Azamara Cruises, a décrit comment l’entreprise a bâti son positionnement sur des séjours prolongés et des escales de nuit, permettant aux passagers de découvrir les destinations au-delà des contraintes des visites diurnes traditionnelles.
Plus de 50 % des escales d’Azamara incluent des séjours tardifs ou des nuitées, permettant d’accéder aux activités nocturnes, aux événements locaux et à une dimension différente de la vie de la destination.
L’entreprise a approfondi cette approche par des expériences curatées, notamment des spectacles culturels et une programmation spécifique à la destination conçue pour refléter l’identité locale. Ces initiatives illustrent comment le temps passé à terre peut être utilisé comme un levier pour approfondir l’engagement et renforcer le caractère unique d’une destination.
Orchestrer la complexité entre les parties prenantes
Derrière ces expériences se cache un niveau croissant de complexité opérationnelle.
Offrir des expériences authentiques et différenciées nécessite une coordination entre un large éventail d’acteurs, notamment les ports, les municipalités, les tour-opérateurs, les institutions culturelles et les entreprises locales. Comme cela a été souligné lors de la session, cette coordination n’est pas toujours simple, particulièrement lorsque les responsabilités sont réparties sur différents niveaux de gouvernance.
Parallèlement, l’approvisionnement local, l’engagement des communautés et l’adaptation des expériences à chaque destination de croisière introduisent des contraintes supplémentaires — de la variabilité de la chaîne d’approvisionnement à la nécessité d’une gestion continue des relations.
Ces dynamiques suggèrent que la distinction n’est pas seulement une question de conception créative, mais aussi d’exécution, exigeant une collaboration structurée et un engagement à long terme de toutes les parties prenantes impliquées.
Perspectives
Les discussions de cette session pointent vers une redéfinition plus large de ce qui rend une destination de croisière unique.
À mesure que l’industrie évolue, la différenciation semble de plus en plus ancrée dans la capacité à connecter les voyageurs aux dimensions culturelles, sociales et humaines d’un lieu. L’authenticité, l’engagement communautaire et les expériences immersives ne sont plus des éléments complémentaires — ils deviennent centraux dans la stratégie des destinations.
Pour les opérateurs de croisières comme pour les destinations, ce changement suggère que la création d’expériences mémorables dépend peut-être moins de l’ajout de nouvelles attractions que de la mise en valeur de ce qui existe déjà — et de sa mise à disposition de manière significative.



